25 février 2008
Emilie
Arnaud était toujours très gentil avec elle. Il venait souvent la chercher à l'école, et l'emmenait ensuite chez Madame Virgule acheter un petit pain au chocolat tout chaud s'il vous plaît. Ils allaient ensuite au square et il la poussait longuement sur la balançoire sans mot dire. Parfois lorsqu'elle n'avait pas eu très faim, ils allaient distribuer le reste de son goûter aux canards.
Elle plongeait sans en avoir conscience ses grands yeux bleus au fond de son âme, et lui détournait le regard, pudique, et honteux.
Et parfois lorsqu'il restait de longues journées durant prostré dans sa chambre....
Les parents étaient depuis bien longtemps dépassés par ce comportement. Ils lui glissaient des lettres pleines d'amour sous la porte en même temps qu'ils lui déposaient des plateaux repas auxquels il ne touchait pas.
Bastien feignait l'indifférence jusqu'à ne plus pouvoir contenir sa rage et venait tambouriner à sa porte en hurlant et en le traitant de Lâche d'Egoïste du haut de ses quinze ans.
Emilie ne disait rien. Elle s'asseyait devant sa porte et berçait longuement sa poupée en chantant très doucement. Elle entendait parfois le bruit d'une clé qui se tourne dans la serrure et attendait quelques minutes qu'Arnaud se soit recouché. Elle entrait en laissant sa poupée sur le seuil de la porte et s'asseyait au pied du lit. Lui faisait semblant de dormir et elle faisait semblant de le croire. On n'est pas sot quand on a six ans.
Quand elle devait ressortir, elle lui déposait un tendre baiser sur la tempe, renfermait la porte et l'entendait verrouiller la serrure en même temps qu'elle reprenait sa poupée.
Elle se souvient encore de ce jour où Bastien a défoncé la porte dans un accès de rage, fureur décuplée devant ce corps inerte qu'il a frappé, frappé...
On a dit à Emilie que son grand frère était parti pour toujours.
Elle a ouvert grand les yeux, songeant simplement que plus jamais ils n'iraient plus jamais voir les canards.
Ni jouer à la balançoire.
18 février 2008
Juliette et Papypierre
Chère Juliette,
Il nous semble souvent, ces jours derniers, entendre ta voix dans le jardin, tes pas dans l'escalier. Mais ce n'est qu'une illusion, ou plutôt un souvenir et même un bon souvenir.
Mamyvonne et moi nous nous préparons à accueillir bientôt les jeunes parents - quel bonheur de faire la connaissance d'un tout-petit !
Nous penserons bien à toi durant ton séjour en Grande-Bretagne. Il est vrai que parler anglais est plus qu'essentiel de nos jours.
Je retournerai à l'hôpital ce mercredi mais j'espère être bientôt de retour à la maison. Ces examens sont ennuyeux mais le docteur Golin ne me laisse pas le choix ! Enfin, tu sais que je n'aime guère les médecins mais il faut bien cela pour rassurer ta grand-mère.
Nous nous reverrons certainement à ton retour fin août. Mamyvonne et moi avons hâte de t'accueillir à nouveau et t'embrassons affectueusement.
PapypPierre
Au souvenir de ce mois de juillet qu'elle avait passé seule avec ses grands-parents, dans la maison d'Arcachon, tout revient à Juliette. Cette fois où PapyPierre et Mamyvonne s'étaient moqués d'elle parce qu'elle leur avait demandé le sel d'une façon un peu cérémonieuse à table - avant, elle n'aurait pas pensé que des grands-parents puissent rigoler - , la cuisine avec Mamyvonne, et surtout ce vieil homme essouflé, les promenades avec lui sur le port, toujours écourtées, ses souvenirs de la guerre il n'était qu'un enfant ! , ses sourires, ses soupirs qu'il croyait discrets, et cette fois où il l'a prise dans ses bras Ma petite fille je suis si fière de toi. Juliette se souvient de toute la tendresse échangée, l'impression de le découvrir si tard. Une vague sensation d'urgence il faut se dépêcher La Mort même si Juliette ne sait pas ce que c'est : on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
PapyPierre n'est jamais revenu de l'hôpital. Lui qui se voulait rassurant.
Juliette a trente-quatre ans et elle trie son courrier.
Quel vieux con, se dit-elle en écrasant une larme sur la dernière lettre de son aïeul. Il avait promis qu'il reviendrait.
04 février 2008
Clothilde
Des talons qui claquent sur le plancher d'un grand appartement parisien. Clothilde ne dérangera personne, c'est elle aussi, les voisins. Luxe, calme et volupté, aime-t-elle se répéter en vérifiant que tout est beau, propre, bien rangé. C'est avec goût qu'elle a décoré, meubles de designers célèbres, originaux de jeunes peintres qui, c'est certain, vont monter.
Elle marque une pause devant la grande glace de l'entrée, sourit à son reflet. Elle est belle Clothilde, et elle le sait. Cheveux fraîchement brushés, manucure impeccable, parfaitement maquillée. Elle porte encore aujourd'hui un nouvel ensemble de créateur : avec ses moyens, elle aurait tort de se priver.
Elle finit par s'asseoir, lasse, sur un canapé.
Son mari ne rentrera pas avant une heure avancée : chirurgien de renom, c'est en grande partie à lui qu'elle doit sa vie d'aujourd'hui. Passer du temps avec lui ou être riche à mourir, il faut choisir...
Ses "amies" ? Des parvenues improbables et vulgaires qui ne jurent que par leur énième résidence secondaire. Clothilde a bien d'autres valeurs que Gstaad, Botox et avenue Montaigne. Elle ne se reconnait pas dans ces fortunes immondes et vaines.
Elle s'est tournée vers d'autres milieux. Trouver des gens plus vrais, moins obsédés par le fric. Lassée... ils se sont tous révélés intéressés. Pour toi ça ne coûte rien, tu me l'offrirais ? Tu m'invites ? Mais Clothilde, si elle n'est pas avare, n'est pas non plus stupide.
Désoeuvrée. Dégoûtée. Vidée.
Elle a bien essayé de travailler, mais dans n'importe quel travail elle finit par s'ennuyer.
Elle a bien essayé le bénévolat, mais définitivement elle n'est pas faite pour ça.
Elle a même essayé de suicider, mais ça n'a jamais marché...
L'argent ne fait pas le malheur, mais il y contribue.
28 janvier 2008
Matthieu
Il aime passer pour le vrai faux méchant. Vif et intelligent, il pratique avec une certaine élégance un humour pince-sans-rire qu'il déploie surtout contre celles qui le troublent, quoiqu'en cachant très bien son jeu .
Rien ne l'agace davantage que les maximes idiotes comme Qui aime bien châtie bien et pourtant ses plus proches amis diraient qu'à lui cela s'applique parfaitement. A mille lieux de toute tentative de séduction, Matthieu prend grand soin d'appuyer là où ça fait mal pour être tout à fait certain que ces femmes qui se sentent agressées lui restent inaccessibles. Epargnées, les laiderons le trouvent spirituel et charmant.
Il n'y a finalement qu'auprès des hommes qu'il se sente tout à fait à l'aise et auprès d'eux, le succès de son humour n'est jamais démenti. A chacun il réserve une petite pique pleine de tendresse ou d'ironie, et qu'on l'aime ou qu'on le déteste, aucun ne lui est indifférent et tous reconnaissent son sens aigu de l'altru-dérision. Même les quelques crétins plus ou moins notoires que Matthieu est bien forcé de cotoyer à l'occasion : collègues de boulot imbéciles, minables amis d'amis. A eux Matthieu n'arrive pas à accorder la moindre once d'humour. Du mépris qu'il éprouve à leur égard il n'éprouve aucune honte, mais pour autant, il n'arrive pas, quand il est forcé de leur parler, à les regarder dans les yeux. Il fixe alors une épaule, le plafond, et répond d'une voix totalement monocorde pour bien leur signifier son désintérêt.
Ce qui l'ennuie dans cette histoire, ce n'est pas son incapacité totale à prendre son mal en patience pour se forcer à ne rien marquer de son ennui, pas plus que la pitié qu'il ne lui viendrait même pas à l'idée d'éprouve à leur endroit. Non, ce qui l'embête un peu, c'est l'idée que cette parfaite et très visible indifférence puisse écorner son image de gars sympa aux yeux des autres.
Mais bon, tant qu'il reste le vrai faux méchant, le plus marrant... sacré Matthieu.
21 janvier 2008
Pour cause d'imprévoyance et de tête en l'air de El, le portrait de la semaine est reporté à lundi prochain. El s'en excuse et vous souhaite une bonne semaine.
Lui d'El.
14 janvier 2008
Sandra
Elle se trouve laide et elle adorerait séduire. Elle se voit grosse alors elle s'achète des pantalons deux tailles au-dessus de la sienne pour être bien sûre de n'être jamais serrée dedans. Ses soutien-gorge ont toujours été plus larges que ceux de ses amies mais elle est persuadée d'avoir une poitrine minuscule. Alors elle met des décolletés qui seraient profonds sur n'importe qui et deviennent immanquablement vulgaires sur elle. Elle a ensuite l'impression que les hommes n'en veulent qu'à ses seins alors elle couvre sa gorge dénudée d'épaisses écharpes pour se cacher - mais pas trop quand même.
Elle comprend qu'on puisse s'intéresser à elle mais certainement pas qu'on tombe amoureux d'elle. Elle, elle ne sait que plaire aux passants dans la rue, aux danseurs esseulés quand les autres couples sont formés. Alors elle commence par refuser les avances de Marco, persuadée d'être l'objet malheureux d'un pari de potaches, et puis elle cède, mais il est si beau Marco ! Les autres filles elles sont minces Elles sont jolies alors pourquoi c'est elle que Marco aime ? C'est forcé un jour il ouvrira les yeux.
Elle fouille désespérement son regard à la recherche d'un mensonge, son portable pour un message égaré, sa chemise, pour un cheveu perdu. Il est patient Marco, il dit que si elle n'a pas confiance en lui c'est qu'elle n'a pas assez confiance en elle. En lui elle a confiance, pas en les autres filles.
Pourtant jamais elle ne les voit s'approcher de lui : qu'ils se cachent pour fricotter ou qu'il n'en intéresse aucune , elle n'arrive pas à décider ce qui lui déplairait le plus... Et continue d'ouvrir, juste par sûreté, son courrier.
07 janvier 2008
Un soir au café le M.
Ce
soir-là, au café Le M., ils avaient longuement discuté. Refait le monde
au fur et à mesure des litres de jus de tomate engloutis (elle ne boit
jamais d’alcool, et il lui avait sacrifié son goût pour les mojitos au
profit d’une sobriété digne d’un pape – il ne voulait pas risquer de
rater quelque chose sous l’effet de l’alcool ce soir-là).
Ils avaient ri aux larmes en évoquant la chute de leur ami commun sur le quai de la gare : une fois la première frayeur passée et qu’ils étaient certains que N. ne s’était pas vraiment fait mal, le comique de la situation les avait rattrapés.
Et
ce soir-là au café, il voulait qu’elle lui parle. Après le départ de
N., ils s’étaient vus à quelques reprises, téléphonés aussi. Assez pour
qu’il soit Sûr. Mais d’elle, il devinait trop pour douter vraiment, et
assez pour désirer intensément qu’elle lui parle. Confirmation de ses
espoirs ou de ses peurs, il voulait juste savoir.
Il
voulait qu’elle lui parle, mais c’est finalement lui qui n’arrivait
plus à se taire. Ses rapports difficiles avec son père, la semaine où
il avait dû dormir dans la gare de L. faute de toit, son premier amour
exilé à l’autre bout de la planète (si tant est qu’on puisse parler de
bout à propos du globe terrestre), cette fois où il s’était fait casser
la figure par quatre voyous – et au sujet de laquelle il ne pouvait
s’empêcher de ressentir un intense sentiment de honte, d’autant plus
injuste à ses yeux qu’il savait bien dans le fond qu’il n’y était pour
rien.
Mais
avec elle il n’avait plus, il n’avait pas honte. Heureux qu’elle se
révèle une oreille attentive, heureux aussi de sentir que si elle était
émue par ses histoires, pour rien au monde elle ne le prenait en pitié
– des gens qui se prenaient pour la Croix rouge ou SOS amitié, il en
avait déjà croisés plus que de raison.
Elle, elle l’écoutait, simplement. Réagissait, était choquée parfois, surprise souvent. Il devinait qu’à plusieurs reprises elle avait réprimé une violente envie de le tenir dans ses bras. Il la voyait frémir au son de sa voix comme il savait pouvoir la faire vibrer sous la caresse de ses doigts… Il n’en pouvait plus, et a fini par se taire.
Elle
a alors pris la parole. Lentement, hésitant presque. Elle aurait pu
parler des heures durant. Mais ce qu’elle lui a alors dit, il ne s’en
souvient plus très bien aujourd’hui, lui qui aurait voulu garder le son
de sa voix et le sens de ses mots dans une boîte à musique pour les
entendre encore et encore.
Il se souvient simplement de la douleur transcendante qui l’a brusquement saisi – mais était-ce quand elle lui a dit non, ou lorqu’elle a fini par avouer ses sentiments pour lui ? – et qu’il l’a soudain, c’était ça ou mourir, doucement priée de se taire.
Avec
le recul, il ne saura jamais s’expliquer s’il lui a soudain fait peur,
ou si elle a fini par trouver ridicule le dramatique de la situation,
ou si elle avait été prise d’un moment de faiblesse aussi violent que
vite oublié. Quand il y pense aujourd’hui, il sent encore son estomac
faire des bonds, il rêve encore d’entendre sa voix, il se dit qu’il aurait peut-être dû la retenir quand elle est ressortie sans lui du
café Le M. ce soir-là. Il ne sait pas ce qu’elle est devenue à présent,
ne se le demande même pas pour la garder dans son esprit aussi fraîche
que dans ses souvenirs.
Il ne l’a jamais revue depuis. Jamais oubliée non plus.
C'était il y a vingt-quatre ans demain.
31 décembre 2007
Julien
Tu es dit-on sociable, plutôt beau garçon, assez intelligent, une bonne situation.
Oui mais voilà, tu t'approches des trente ans, et même sans horloge biologique pour te remettre les pendules à l'heure, l'envie de te poser avec une femme te chatouille sacrément.
Une femme certes, mais pas n'importe laquelle, tu es bien tout sauf désespéré !
Désespéré non, pragmatique oui : tu t'inscris sur M**tic.
Avec finesse et auto-dérision, tu remplis ta fiche de présentation.
Tu fill in the blanks de ta femme idéale :
- elle devra être jolie (dire que tu préfères les moches serait mentir),
- intelligente au moins autant que toi (et avoir plus de conversation qu'une esthéticienne),
- cultivée bien entendu (et les esthéticiennes c'est bien connu ne sont pas cultivées),
- Ne resquillons pas sur les kilos (les bourrelets t'ont toujours dégoûté),
-
et l'âge ? Oh vraiment, tu n'es pas difficile ; un brin plus jeune ou
plus vieille que toi (en dessous de 20-25 ans, elles manquent un peu de maturité; à partir de 35, elles ne pensent qu'à se caser pour faire un
bébé),
- en un mot, subtile et un brin futile : tu aimes les femmes qui prennent soin d'elles mais en ont un peu dans le crâne.
Alors le soir, maintenant, entre deux virées avec tes copains, tu hantes les pages web de M**tic. Et oui, toi tu as une vie à côté !
Tu lances des chats comme des hameçons à des cibles clairement identifiées. Tu réponds poliment à celles qui te sollicitent - sauf quand elles ne savent pas parler français. Tu éconduis galamment celles qui ne te correspondent pas ; enfin, être bons amis, pourquoi pas.
Pire à tes yeux que la grosse, la vielle ou la moche, il y a la supposée névrosée. Tu n'es pas là pour faire le psy, on va arrêter les frais ici.
Tu prends patiemment pitié quand on t'accuse d'être un salaud ; après tout, c'est bien là le lot des honnêtes gens.
Celle-ci te plairait pourtant, avec quelques années de moins. Oh, elle est encore très bien, mais passée la barre fatidique de l'âge d'être pour la dernière fois maman, tu n'acceptes plus l'idée d'une relation ; tu lui proposes plutôt une rencontre câline, et pourquoi pas coquine ? Pas question de te taper un boudin, mais pour une qui approche de sa date de péremption, tu peux bien faire une exception.
Tu t'agaces de ne pas trouver cette femme que tu cherches tant. Ce n'est pourtant pas bien compliqué, finalement. Après tout tu te fiches bien de tomber amoureux - de toute façon l'amour toujours ce n'est que du flan. Tu veux juste une fille assez chouette pour pouvoir frimer devant les copains. Tu veux juste une fille assez chouette pour ne pas te dire que tu mérites mieux. Tu veux juste une fille assez chouette parce qu'une bof risquerait de révéler ce que tu es vraiment.
Alors en attendant la princesse charmante, tu hantes encore les pages web de M**tic. Quelques aventures ici et là (on ne dit pas coup d'un soir, c'est bien trop pitoyable). Des rencontres manquées faute d'un bac+3.
De cette longue expérience tu ne tires qu'amertume, clamant toujours plus fort que tu attends la bonne.
Un peu plus aigre, beaucoup moins drôle, tu hantes toujours M**tic. A défaut de passion, à défaut de raison, tu soulages ton frein.
24 décembre 2007
Coming-out
Pas de portrait cette semaine, mais le choix de rendre enfin plus largement public cet espace où je consigne goutte à goute des textes qui me tiennent à coeur. Choix de cette publicité avec mon inscription au festival de Romans, catégorie littérature. Je choisis enfin d'ouvrir les commentaires... toutes remarques et observations sur le fond comme sur la forme seront les bienvenues. Merci de votre fidélité.
17 décembre 2007
Jeanne
Petite, ta vie ressemblait à un conte de Walt Disney. Tu étais une enfant désirée.Ta sœur était ta meilleure amie, et tes parents s’aimaient. Tu dis que tu n’as pas été gâtée, et c'est vrai, mais à quel point as-tu as été couvée! Elève sérieuse, petite fille modèle, tu faisais la fierté de ta famille. Le boulanger t’offrait parfois des bonbons car il te trouvait bien élevée.
Ta mère dit encore que ta crise d’adolescence a été difficile, mais elle seule s’en souvient. Bien sûr, tu t’es à une ou deux reprises enfermée dans ta chambre en criant Je vous hais, mais dans le fond tu n’y croyais pas vraiment. Tu travaillais ton sourire devant le miroir de ta chambre, tu jouais avec tes cheveux pour voir comment ça ferait si tu avais une frange pour ressembler au mannequin de la couverture de 20 ans.
Et puis un jour, tu es partie pour la grande ville. L’indépendance, ta chambre d’étudiante et ton premier vrai petit ami, avec lui c’était pour la vie – tu avais réussi à lui imposer le prénom de votre premier bébé. L’indépendance oui, mais heureusement, tu pouvais toujours compter sur Papa et Maman. Quand tu revenais les voir le week-end, tu emportais ton linge sale avec toi, et en repartant tu avais toujours les bras chargés de tupper-ware remplis de bons petits plats.
Bien sûr, la vie n’a pas toujours été si facile. Un jour, tu t’es même pris une claque. Oh, bien sûr, c’est imagé. Et puis une autre fois, le nouvel homme de ta vie t’a quittée, alors que tu le connaissais au moins depuis vendredi. Tes amis n’ont pas osé te dire que tu t’étais peut-être emballée un peu vite. D’ailleurs, il y a d’autres choses qu’ils n’osent pas te dire, parce qu’ils t’aiment et ne veulent pas te blesser. Dans le fond, ils t’envient aussi un peu ta naïveté.
Quoiqu’il en soit, après toutes ces dures épreuves tu as décidé que tu avais bien assez souffert pour le restant de ta vie. Surtout, ne pas te remettre en question, même seule, envers et contre tous, tu sais bien que tu as raison. Pour ça, la volonté tu n’en manques pas. Tu dis en plaisantant que tu es parfaite, mais dans le fond tu crois vraiment l’être.
Tu reproches souvent à tes interlocuteurs tes propres défauts ; tu ne comprends pas quand on t’accuse de garder les yeux fermés. Ou plutôt, tu ne l’entends pas. Parce que tout ce qui est contraire à tes certitudes, tu n’aimes vraiment pas ça.
Un jour, tu croiseras un homme qui s’arrêtera plus longuement que les autres auprès de toi. L’âge aidant, tu te diras que ce serait quand même bien d’être casée avant trente ans. Lui aussi ressentira l’envie de se poser, et puis, sans trop savoir comment, vous vous retrouvez en train de faire des projets avant même d’en avoir eu envie. Et puis vous découvrirez que ce confort est aussi rassurant que ce que vous avez toujours cru, même si parfois on s’ennuie un peu.
On dira de toi que tu as réussi ta vie. Tu n’écouteras jamais tes mauvais démons pour ne pas donner raison à ceux qui disaient de toi qu’un jour, c’est forcé, tu finirais par subir vraiment un coup dur et ouvrir les yeux. Parce que quoiqu’ils en disent, tu sais bien que dans le fond, c’est toi qui as raison.