Trait portrait

Trait pour trait, très portrait... Galerie de portaits tendre et cruelle, l'esquisse d'une main de velours dans un gant de fer.

17 mars 2008

Jean-François

Il suffoquait.

Il est sorti prendre l'air, chercher le soleil sur le pont de la Concorde. A longuement contemplé les voies sur berge comme les vaches regardent passer les train. Sa main a tressailli à quelques reprises, mais de ces faux espoirs qui à chaque fois lui soulèvent le tripes ne sont nées que des déceptions.

Canalisation d'égout crevée ou vent qui transporte les effluves de déchets, il s'est suis soudain retrouvé au cœur d'un nuage invisible et nauséabond. Il a rentré le nez dans mon foulard en attendant que ça passe, mais ce n'est pas passé. Il est resté sur le pont à regarder les voitures qui roulent trop vite et les motos qui pétaradent, si près de lui, sur le boulevard Saint-Germain les noires fumées des pots d'échappement, les sirènes stridentes des cars de CRS à la file.

Il a baissé la tête et a observé au bord de la chaussée dans l'herbe fatiguée les détritus, canettes de soda divers, bouteilles d'eau éventrées, emballages graisseux. Il aurait voulu vomir ses entrailles pour apporter sa touche à l'édifice immonde.

Le soleil brillait faiblement comme un néon fatigué. Il frissonnait sous le coup des nausées, suait de froid, suffoquait d'angoisse. Soudain aveugle, la vision de son propre corps désarticulé au pied du pont, un cliché de violence insoutenable le ramène à la réalité en lui rappelant à quel point il es sujet au vertige. Par un effort de volonté infini, s'arracher à l'image et à la rambarde. Reculer de quelques pas. Reprendre sous souffle. Repartir, et faire semblant d'oublier. Haut-le(s)-cœur, Jean-François !

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10 mars 2008

Aurélie et Fred

Ils sont pour beaucoup un couple modèle, si ce n'est référence.

Ils se sont rencontrés à vingt-cinq et vingt-huit ans : différence d'âge idéale, lui plus âgé bien sûr, chacun avait déjà vécu. Et l'expérience en la matière, ils en sont persuadés, c'est important !

Ils a-dorent leurs boulots respectifs. Se moquent gentiment de leurs copains fonctionnaires mais pensent quand même qu'il s'agit de fieffés chanceux, pour ne pas dire paresseux, et plaignent par devant les consultants Faut-il être dingue pour bosser autant ?

Quant à leurs parents, ils les tiennent à parfaite distance, juste ce qu'il faut envahissants. Ils trouvent que Thom et Marie exagèrent un peu à jouer les assistés (la belle-mère garde la petite et ils se font inviter en vacances tous les ans) mais trouvent ridicule la volonté farouche de Paul et Babette de ne rien accepter de leurs ascendants.

Très sociables, ils savent aussi - et heureusement ! - garder du temps pour eux. Ceux qui sortent tout le temps, c'est signe qu'ils ne s'aiment pas vraiment ! Et les autres qui ne sortent jamais doivent avoir une bien triste vie, se disent-ils d'un ton plus ou moins compatissant.

Ils adorent sortir entre amis. Refaire le monde en buvant du bon vin, jouer au poker jusque tard dans la nuit, partager tous ensemble, échanger, rigoler ! Après avoir trinqué à l'amitié éternelle, aux bons sentiments, ce qu'ils préfèrent encore, c'est rentrer à pas d'heure, bras-dessus bras-dessous.

Ils se glorifient d'avoir des amis si géniaux, et si différents. Enfin, entre celle-là qui manque décidément cruellement d'ambition, et cet autre si gentil mais un peu étroit d'esprit, ce qu'ils préfèrent encore, en rentrant, c'est se glorifier mutuellement d'avoir des amis, mais d'être quand même mieux qu'eux.

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03 mars 2008

Florent

Au plus loin qu'il se souvienne, il n'a jamais été heureux. Il dit pudiquement de ses parents qu'ils ne sont pas des gens très gais. De son enfance, il n'a pas gardé d'ami. Aujourd'hui, il se sent désespérèrent seul. Et objectivement, il l'est.

Il est vrai qu'à vingt-huit ans passés, il n'a jamais eu de petite amie, et que cela lui manque, logiquement. Il a bien une vague bande de copains, mais dont il n'a pas l'impression de faire réellement partie : un peu plus âgé que les autres, seul célibataire du groupe, il se sent toléré, pas désiré.

Il se croit invisible. Et pour certains, il l'est. Comme pour ces secrétaires, à son boulot, qui font la bise à tout le couloir, sans s'arrêter à son bureau pour lui dire bonjour. Et celles qui s'arrêtent ne font que lui serrer la main, comme s'il était porteur d'une dangereuse maladie. Invisible encore pour ces filles qui s'éclipsent d'une soirée en l'ignorant parfaitement : "bonne nuit les filles", disent-elles simplement en partant.

Il ne comprend pas. Il n'est pourtant ni laid, ni bête, ni méchant. Il manque juste cruellement de confiance en lui. Et partout où il va, il se sent de trop.

Bien sûr, il n'est pas parfait. Terriblement exigeant, voire parfois intolérant. Par manque d'expérience, par manque de contacts aussi avec des gens différents de lui, il est conduit à faire des généralités. Malheureux, il se cherche parfois des prétextes pour l'être encore plus.

Mais malheureux, il l'est déjà bien assez comme ça. D'un tempérament mélancolique, comme on dit pudiquement. En réalité, bouffé par son dégoût de la vie, ses T.O.C., ce psy à deux francs qui lui a dit "vous serez malheureux toute votre vie" alors qu'il n'était qu'un jeune adolescent. Évidemment, il a juré que c'était le premier et le dernier chez qui il mettrait un jour les pieds.

Et pourtant, il en aurait besoin. Il va tellement mal que sa santé physique, jusque là inébranlable, s'en ressent. Il est épuisé. Ressent des douleurs au coeur. Quand il m'en parle, j'ai l'impression de me revoir à mes heures les plus noires.

Il n'a plus la force. Il pleure des larmes aveugles, silencieuses, retire à plusieurs reprises ses lunettes pleines de buée pour les essuyer. Autour de nous, la soirée bat son plein, les cris joyeux, les rires, la musique vomie par l'ordinateur portable. Il parle tout bas, chuchote presque. Il me dit qu'il n'a plus la force. Il me dit qu'il ressent chaque jour davantage le poids de l'absence de son père.

Son père est mort en juin dernier. Son père s'est donné la mort en juin dernier. Et lui, lui qui n'a plus la force. J'ai envie de pleurer, j'ai envie de le prendre dans mes bras. Il ne veut pas, il est pudique, il a peur de la réaction des autres, autour. Je n'arrive à lui parler que par métaphores, je ne peux pas prononcer les mots de mort, de suicide. Je lui dis seulement qu'il y a des gens qui l'aiment et qui pensent à lui. Qu'il ne doit pas se laisser couler davantage. Qu'il ne doit pas faire de grosse bêtise. Je hais cette expression édulcorée de grosse bêtise.

Il m'aura parlé des heures durant. Le lendemain, il dira à l'hôtesse, une amie commune, que cette discussion lui a fait du bien. Je m'en veux d'être si loin de lui, de ne pas lui consacrer plus de temps, plus de pensées chaque jour. Il sait, je lui ai dit, que personne ne pourra faire le gros du travail à sa place. Que nous pouvons le soutenir, le secouer, mais qu'il se sentira très seul, alors même qu'il ne le sera pas.

Tu serais sans doute rassuré par mes larmes ce matin. Moins malheureux de savoir qu'on se fait du souci pour toi. De savoir qu'on a des sentiments pour toi. De savoir, dans le fond, que tu existes...

Je ne crois pas en dieu, mais en cette heure, je prie de toute mon âme pour que tu ailles mieux. Et que tu ne meures pas.

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25 février 2008

Emilie

Arnaud était toujours très gentil avec elle. Il venait souvent la chercher à l'école, et l'emmenait ensuite chez Madame Virgule acheter un petit pain au chocolat tout chaud s'il vous plaît. Ils allaient ensuite au square et il la poussait longuement sur la balançoire sans mot dire. Parfois lorsqu'elle n'avait pas eu très faim, ils allaient distribuer le reste de son goûter aux canards.

Elle plongeait sans en avoir conscience ses grands yeux bleus au fond de son âme, et lui détournait le regard, pudique, et honteux.

Et parfois lorsqu'il restait de longues journées durant prostré dans sa chambre....
Les parents étaient depuis bien longtemps dépassés par ce comportement. Ils lui glissaient des lettres pleines d'amour sous la porte en même temps qu'ils lui déposaient des plateaux repas auxquels il ne touchait pas.
Bastien feignait l'indifférence jusqu'à ne plus pouvoir contenir sa rage et venait tambouriner à sa porte en hurlant et en le traitant de Lâche d'Egoïste du haut de ses quinze ans.
Emilie ne disait rien. Elle s'asseyait devant sa porte et berçait longuement sa poupée en chantant très doucement. Elle entendait parfois le bruit d'une clé qui se tourne dans la serrure et attendait quelques minutes qu'Arnaud se soit recouché. Elle entrait en laissant sa poupée sur le seuil de la porte et s'asseyait au pied du lit. Lui faisait semblant de dormir et elle faisait semblant de le croire. On n'est pas sot quand on a six ans.
Quand elle devait ressortir, elle lui déposait un tendre baiser sur la tempe, renfermait la porte et l'entendait verrouiller la serrure en même temps qu'elle reprenait sa poupée.

Elle se souvient encore de ce jour où Bastien a défoncé la porte dans un accès de rage, fureur décuplée devant ce corps inerte qu'il a frappé, frappé...

On a dit à Emilie que son grand frère était parti pour toujours.
Elle a ouvert grand les yeux, songeant simplement que plus jamais ils n'iraient plus jamais voir les canards.
Ni jouer à la balançoire.

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18 février 2008

Juliette et Papypierre

Chère Juliette,

Il nous semble souvent, ces jours derniers, entendre ta voix dans le jardin, tes pas dans l'escalier. Mais ce n'est qu'une illusion, ou plutôt un souvenir et même un bon souvenir.

Mamyvonne et moi nous nous préparons à accueillir bientôt les jeunes parents - quel bonheur de faire la connaissance d'un tout-petit !

Nous penserons bien à toi durant ton séjour en Grande-BretagneGrande-Bretagne. Il est vrai que parler anglais est plus qu'essentiel de nos jours.

Je retournerai à l'hôpital ce mercredi mais j'espère être bientôt de retour à la maison. Ces examens sont ennuyeux mais le docteur Golin ne me laisse pas le choix ! Enfin, tu sais que je n'aime guère les médecins mais il faut bien cela pour rassurer ta grand-mère.

Nous nous reverrons certainement à ton retour fin août. Mamyvonne et moi
avons hâte de t'accueillir à nouveau et t'embrassons affectueusement.

PapypPierre

Au souvenir de ce mois de juillet qu'elle avait passé seule avec ses grands-parents, dans la maison d'Arcachon, tout revient à Juliette. Cette fois où PapyPierre et Mamyvonne s'étaient moqués d'elle parce qu'elle leur avait demandé le sel d'une façon un peu cérémonieuse à table - avant, elle n'aurait pas pensé que des grands-parents puissent rigoler - , la cuisine avec Mamyvonne, et surtout ce vieil homme essoufflé, les promenades avec lui sur le port, toujours écourtées, ses souvenirs de la guerre il n'était qu'un enfant ! , ses sourires, ses soupirs qu'il croyait discrets, et cette fois où il l'a prise dans ses bras Ma petite fille je suis si fière de toi. Juliette se souvient de toute la tendresse échangée, l'impression de le découvrir si tard. Une vague sensation d'urgence il faut se dépêcher La Mort même si Juliette ne sait pas ce que c'est : on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

PapyPierre n'est jamais revenu de l'hôpital. Lui qui se voulait rassurant.

Juliette a trente-quatre ans et elle trie son courrier.

Quel vieux con, se dit-elle en écrasant une larme sur la dernière lettre de son aïeul. Il avait promis qu'il reviendrait.

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04 février 2008

Clothilde

Des talons qui claquent sur le plancher d'un grand appartement parisien. Clothilde ne dérangera personne, c'est elle aussi, les voisins. Luxe, calme et volupté, aime-t-elle se répéter en vérifiant que tout est beau, propre, bien rangé. C'est avec goût qu'elle a décoré, meubles de designers célèbres, originaux de jeunes peintres qui, c'est certain, vont monter.

Elle marque une pause devant la grande glace de l'entrée, sourit à son reflet. Elle est belle Clothilde, et elle le sait. Cheveux fraîchement brushés, manucure impeccable, parfaitement maquillée. Elle porte encore aujourd'hui un nouvel ensemble de créateur : avec ses moyens, elle aurait tort de se priver.

Elle finit par s'asseoir, lasse, sur un canapé.

Son mari ne rentrera pas avant une heure avancée : chirurgien de renom, c'est en grande partie à lui qu'elle doit sa vie d'aujourd'hui. Passer du temps avec lui ou être riche à mourir, il faut choisir...

Ses "amies" ?  Des parvenues improbables et vulgaires qui ne jurent que par leur énième résidence secondaire. Clothilde a bien d'autres valeurs que Gstaad, Botox et avenue Montaigne. Elle ne se reconnait pas dans ces fortunes immondes et vaines.

Elle s'est tournée vers d'autres milieux. Trouver des gens plus vrais, moins obsédés par le fric. Lassée... ils se sont tous révélés intéressés. Pour toi ça ne coûte rien, tu me l'offrirais ? Tu m'invites ?  Mais Clothilde, si elle n'est pas avare, n'est pas non plus stupide.

Désoeuvrée. Dégoûtée. Vidée.

Elle a bien essayé de travailler, mais dans n'importe quel travail elle finit par s'ennuyer.
Elle a bien essayé le bénévolat, mais définitivement elle n'est pas faite pour ça.
Elle a même essayé de suicider, mais ça n'a jamais marché...

L'argent ne fait pas le malheur, mais il y contribue.

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28 janvier 2008

Matthieu

Il aime passer pour le vrai faux méchant. Vif et intelligent, il pratique avec une certaine élégance un humour pince-sans-rire qu'il déploie surtout contre celles qui le troublent, quoiqu'en cachant très bien son jeu .

Rien ne l'agace davantage que les maximes idiotes comme Qui aime bien châtie bien et pourtant ses plus proches amis diraient qu'à lui cela s'applique parfaitement. A mille lieux de toute tentative de séduction, Matthieu prend grand soin d'appuyer là où ça fait mal pour être tout à fait certain que ces femmes qui se sentent agressées lui restent inaccessibles. Epargnées, les laiderons le trouvent spirituel et charmant.

Il n'y a finalement qu'auprès des hommes qu'il se sente tout à fait à l'aise et auprès d'eux, le succès de son humour n'est jamais démenti. A chacun il réserve une petite pique pleine de tendresse ou d'ironie, et qu'on l'aime ou qu'on le déteste, aucun ne lui est indifférent et tous reconnaissent son sens aigu de l'altru-dérision. Même les quelques crétins plus ou moins notoires que Matthieu est bien forcé de cotoyer à l'occasion :  collègues de boulot imbéciles, minables amis d'amis. A eux Matthieu n'arrive pas à accorder la moindre once d'humour. Du mépris qu'il éprouve à leur égard il n'éprouve aucune honte, mais pour autant, il n'arrive pas, quand il est forcé de leur parler, à les regarder dans les yeux. Il fixe alors une épaule, le plafond, et répond d'une voix totalement monocorde pour bien leur signifier son désintérêt.

Ce qui l'ennuie dans cette histoire, ce n'est pas son incapacité totale à prendre son mal en patience pour se forcer à ne rien marquer de son ennui, pas plus que la pitié qu'il ne lui viendrait même pas à l'idée d'éprouve à leur endroit. Non, ce qui l'embête un peu, c'est  l'idée que cette parfaite et très visible indifférence puisse écorner son image de gars sympa aux yeux des autres.

Mais bon, tant qu'il reste le vrai faux méchant, le plus marrant... sacré Matthieu.

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21 janvier 2008

Pour cause d'imprévoyance et de tête en l'air de El, le portrait de la semaine est reporté à lundi prochain. El s'en excuse et vous souhaite une bonne semaine.

Lui d'El.

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14 janvier 2008

Sandra

Elle se trouve laide et elle adorerait séduire. Elle se voit grosse alors elle s'achète des pantalons deux tailles au-dessus de la sienne pour être bien sûre de n'être jamais serrée dedans. Ses soutien-gorge ont toujours été plus larges que ceux de ses amies mais elle est persuadée d'avoir une poitrine minuscule. Alors elle met des décolletés qui seraient profonds sur n'importe qui et deviennent immanquablement vulgaires sur elle. Elle a ensuite l'impression que les hommes n'en veulent qu'à ses seins alors elle couvre sa gorge dénudée d'épaisses écharpes pour se cacher - mais pas trop quand même.

Elle comprend qu'on puisse s'intéresser à elle mais certainement pas qu'on tombe amoureux d'elle. Elle, elle ne sait que plaire aux passants dans la rue, aux danseurs esseulés quand les autres couples sont formés.  Alors elle commence par refuser les avances de Marco, persuadée d'être l'objet malheureux d'un pari de potaches, et puis elle cède, mais il est si beau Marco ! Les autres filles elles sont minces Elles sont jolies alors pourquoi c'est elle que Marco aime ? C'est forcé un jour il ouvrira les yeux.

Elle fouille désespérement son regard à la recherche d'un mensonge, son portable pour un message égaré, sa chemise, pour un cheveu perdu. Il est patient Marco, il dit que si elle n'a pas confiance en lui c'est qu'elle n'a pas assez confiance en elle. En lui elle a confiance, pas en les autres filles.

Pourtant jamais elle ne les voit s'approcher de lui : qu'ils se cachent pour fricotter ou qu'il n'en intéresse aucune ,  elle n'arrive pas à décider ce qui lui déplairait le plus... Et continue d'ouvrir, juste par sûreté, son courrier.

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07 janvier 2008

Un soir au café le M.

Ce soir-là, au café Le M., ils avaient longuement discuté. Refait le monde au fur et à mesure des litres de jus de tomate engloutis (elle ne boit jamais d’alcool, et il lui avait sacrifié son goût pour les mojitos au profit d’une sobriété digne d’un pape – il ne voulait pas risquer de rater quelque chose sous l’effet de l’alcool ce soir-là).

Ils avaient ri aux larmes en évoquant la chute de leur ami commun sur le quai de la gare : une fois la première frayeur passée et qu’ils étaient certains que N. ne s’était pas vraiment fait mal, le comique de la situation les avait rattrapés.


Et ce soir-là au café, il voulait qu’elle lui parle. Après le départ de N., ils s’étaient vus à quelques reprises, téléphonés aussi. Assez pour qu’il soit Sûr. Mais d’elle, il devinait trop pour douter vraiment, et assez pour désirer intensément qu’elle lui parle. Confirmation de ses espoirs ou de ses peurs, il voulait juste savoir.


Il voulait qu’elle lui parle, mais c’est finalement lui qui n’arrivait plus à se taire. Ses rapports difficiles avec son père, la semaine où il avait dû dormir dans la gare de L. faute de toit, son premier amour exilé à l’autre bout de la planète (si tant est qu’on puisse parler de bout à propos du globe terrestre), cette fois où il s’était fait casser la figure par quatre voyous – et au sujet de laquelle il ne pouvait s’empêcher de ressentir un intense sentiment de honte, d’autant plus injuste à ses yeux qu’il savait bien dans le fond qu’il n’y était pour rien.


Mais avec elle il n’avait plus, il n’avait pas honte. Heureux qu’elle se révèle une oreille attentive, heureux aussi de sentir que si elle était émue par ses histoires, pour rien au monde elle ne le prenait en pitié – des gens qui se prenaient pour la Croix rouge ou SOS amitié, il en avait déjà croisés plus que de raison.

Elle, elle l’écoutait, simplement. Réagissait, était choquée parfois, surprise souvent. Il devinait qu’à plusieurs reprises elle avait réprimé une violente envie de le tenir dans ses bras. Il la voyait frémir au son de sa voix comme il savait pouvoir la faire vibrer sous la caresse de ses doigts… Il n’en pouvait plus, et a fini par se taire.


Elle a alors pris la parole. Lentement, hésitant presque. Elle aurait pu parler des heures durant. Mais ce qu’elle lui a alors dit, il ne s’en souvient plus très bien aujourd’hui, lui qui aurait voulu garder le son de sa voix et le sens de ses mots dans une boîte à musique pour les entendre encore et encore.

Il se souvient simplement de la douleur transcendante qui l’a brusquement saisi – mais était-ce quand elle lui a dit non, ou lorqu’elle a fini par avouer ses sentiments pour lui ? – et qu’il l’a soudain, c’était ça ou mourir, doucement priée de se taire.


Avec le recul, il ne saura jamais s’expliquer s’il lui a soudain fait peur, ou si elle a fini par trouver ridicule le dramatique de la situation, ou si elle avait été prise d’un moment de faiblesse aussi violent que vite oublié. Quand il y pense aujourd’hui, il sent encore son estomac faire des bonds, il rêve encore d’entendre sa voix, il se dit qu’il aurait peut-être dû la retenir quand elle est ressortie sans lui du café Le M. ce soir-là. Il ne sait pas ce qu’elle est devenue à présent, ne se le demande même pas pour la garder dans son esprit aussi fraîche que dans ses souvenirs.


Il ne l’a jamais revue depuis. Jamais oubliée non plus.


C'était il y a vingt-quatre ans demain.

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