Trait portrait

12 mai 2009

Elle et lui

Ils sont couchés depuis quelques heures déjà. Dans son sommeil, elle sent des mouvements dans le lit, lui se tourne et se retourne encore. Un courant d'air sur ses jambes, les draps déplacés : il s'est finalement levé. Elle voudrait le retenir, parvenir à le faire dormir, mais dès qu'il est sorti s'assoupit à nouveau dans un soupir.

Il fait les cent pas dans l'appartement. Prend, repose son bouquin, se refuse à allumer un écran. Finit assis sur le canapé à caresser le chat en fumant.

Une plainte dans la nuit, longue et puissante, notes dissonnantes. Il arrive en courant dans la chambre, elle gémit. Longtemps il la serre longuement dans ses bras tandis qu'elle halète et mouille son oreiller de larmes encore endormie. Il la serre doucement dans ses bras jusqu'à ce que ses halètements d'angoisse s'espacent. Elle repose sur son flanc les mains crispées, les yeux grands ouverts il s'est recouché.

Son sommeil à elle n'est jamais serein, tandis qu'il le fuit lui.


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29 septembre 2008

Véro/nique

v_roAux oubliettes, son passé de toxico. Véronique ne s'appelle plus Véro.

Contre la dope et contre elle-même, une lutte de tous les instants. Elle a du tout réapprendre : le manque et la patience, le manque et la douleur, et le quotidien Sans.

Elle a eu de la chance, pourtant : chance de rencontrer ce garçon, qui a fait quelques mois office de mouchoir, de tampon. Chance de pouvoir compter sur sa famille si aimante, qui l'a accueillie, recueillie, les bras ouverts et sans aucun jugement.

Aux oubliettes, son passé de toxico. Véronique a remplacé Véro.

Professionnelle échappée du trottoir, elle évalue sa respectabilité aux nombres de marchés gagnés. Sans y laisser son âme : son truc, c'est la charité. Et surtout celle qui commence par soi-même pour être bien ordonnée.

Survivre ou crever, eux ou elle, elle ou eux... Ils n'ont jamais tenté de la retenir, au contraire ils étaient fiers d'elle les amis de Véro. Mais ils l'ont pas su changer, c'est leur plus grand défaut.

Ils l'aimaient seulement, ils l'admirent aujourd'hui.

Ils passaient du temps ensemble. Elle n'a plus que du mépris pour eux.

Elle a changé, ils l'admirent. Et ne comprennent pas pourquoi brusquement, elle leur a tourné le dos.

La dope sur le trottoir, elle l'a rayée de sa mémoire. Elle ne s'accorde plus qu'un rail en soirée, à l'occasion : tous ses nouveaux amis le font.

Aux oubliettes, son passé de toxico ? Véronique sera toujours Véro.

Illustration : Wandrille

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10 août 2008

Thierry et Séverine

Un week-end chez ses beaux-parents. Elle les aime bien, ses beaux-parents, leur douce solitude, leur tendresse généreuse. Thierry n'aime pas y passer trop de temps, elle le comprend, elle aussi ne supporte que difficilement ses propres parents.

Un samedi soir au coin du feu. C'est ainsi qu'elle a longtemps fantasmé la vie de famille, qu'elle découvre à presque trente ans. Les beaux-parents ne sont pas bien bavards, mais si accueillants. Elle est l'un des leurs à présent.

Elle les questionne sur la maison. Non ils ne l'ont pas fait construire, ils l'ont achetée, Thierry avait à peine quatre ans, d'ailleurs oh la la, avant ils étaient en rez-de-chaussée et Thierry avait l'habitude de grimper à la fenêtre, et dans sa nouvelle chambre il avait aussi essayé de monter, ça aurait pu être catastrophique s'il n'y avait pas eu sa sœur pour le rattraper, sa sœur qui est décédée.

Elle sourit sans mot dire à l'évocation de ce souvenir, laisse passer quelques instants, caresse le bras de son Thierry. N'écoute les autres souvenirs qu'à demi.

Ils vont enfin se coucher. Dans l'ancienne chambre d'enfant, elle est couchée dans le grand lit qui a remplacé le petit. Elle l'entend, elle l'attend pendant qu'il fait sa toilette. Elle se demande comment, quand lui demander. Pourquoi, comment depuis trois ans qu'ils se fréquentent il ne lui a jamais parlé de cette sœur décédée.

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28 avril 2008

Edith

Je ne suis pas folle vous savez. Elle est juste très sensible, et ressent pleinement les événements de ce monde. Elle pleure devant le journal télévisé le soir quand elle apprend des meurtres, des guerres, des tortures. Elle invite parfois des personnes assises sur le trottoir à venir manger chez elle, prendre une douche, et cela lui a même causé des ennuis quand elle s'est retrouvée délestée de son sac à main par l'un de ses "invités". Et quand les policiers lui ont dit que ça aurait pu être bien pire elle a simplement soupiré en songeant combien il était injuste que son hôte ait pu se montrer si mauvais à son égard. Mais elle a plusieurs fois recommencé juste parce qu'elle trouve que c'est bien.

Elle sent peser sur son dos toute la misère du monde et essaie comme elle peut de la supporter. Elle subit la violence quotidienne de chacun et sait percevoir le Bien ou le Mal dans ceux qu'elle croise. Son collègue Antoine tout le monde en disait du bien mais elle voyait ses griffes et ses dents de vampire et savait très bien le monstre derrière ce visage pour les autres souriant, et pour elle grimaçant.

Depuis cette fois où elle s'est mise à hurler quand il s'est approché d'elle elle n'est pas retournée au travail. Elle a soufflé à l'oreille du médecin ce don terrible qu'est sa sensibilité, il a simplement plissé les yeux et acquiescé. Elle, et c'est tout ce qui compte, n'y est jamais retournée.

Elle a d'ailleurs de plus en plus de mal à sortir. Quand elle passe sous un échafaudage il s'écrase sur elle, quand elle traverse la rue une première voiture la percute elle roule sur le capot l'automobiliste pile brusquement et d'autres voitures freinent mais trop tard et le carambolage s'étend jusqu'au rond-point de Paris et quand elle longe le canal elle glisse et tombe dans l'eau ou elle voit les mains d'autres qui se débattent elle voudrait sauter les secourir les sauver mais elle a peur si peur de l'eau il est facile si facile de se noyer.

Elle est tellement sensible... Je ne suis pas folle, vous savez.

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21 avril 2008

Augustin et Geneviève

Mariage de raison disent certains. Il est certain qu'à vingt-sept ans, il était plus de temps pour Geneviève de se trouver un époux. Elle a bien été fiancée, il y a quelques années : le prince charmant, avec la dot, s'est envolé. De son côté, Augustin ne cherchait pas de femme. Mais à force d'entendre sa mère lui répéter, il s'est dit que ça serait plus pratique pour tenir le foyer. Augustin est militaire et quand il rentre chez lui en France, il aime trouver des draps fraîchement repassés.

Geneviève, à force de jouer la femme, a fini par le devenir vraiment. Elle est belle Geneviève, depuis qu'elle attend un enfant. Augustin en Indochine, il y en a toujours qui sourient, et supputent l'existence d'un amant en l'absence du mari.

Et quand il n'est pas là, on la voit rarement. Les rumeurs vont bon train quand on la croise le dimanche matin sa présence à la messe semble toujours suspecte, et le bébé grandit et Augustin est envoyé en Algérie.

C'est certain elle a un coquin, avec son petit garçon qu'elle garde à la maison c'est vraiment honteux, répètent à voix basse les voisins. Elle définitivement éveillée à la beauté, d'un vieil oncle une supposée fortune héritée, tant de chance ne peut faire que jaser.

En l'absence d'Augustin, toujours derrière les volets Geneviève reste cloîtrée...

Et quand on l'imagine recevoir des jeunes gens, Geneviève pense juste à celui qu'elle a appris à aimer tendrement. Les violences, les morts, elle sait bien que dans la guerre il n'y a ni gentil ni méchant. Elle pense à ces femmes de l'Asie de l'Afrique qui comme elles passent leur vie à attendre leur mari. Sans savoir jamais s'il rentrera vivant.

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14 avril 2008

Vincent

andreIl aime les femmes aux paupières lourdes qui lui rappellent Claire et son regard. Il aime les femmes aux paupières lourdes, car lorsqu'elles esquissent un sourire elles deviennent alanguies et charnelles. Il aime les femmes aux paupières lourdes car il est persuadé de deviner exactement quelle est leur expression lorsqu'elles jouissent.

Claire était son premier amour, son unique, vrai amour. Claire souriait du coin des lèvres et sous ses paupières lourdes, il s'imaginait la caresser, si tendre, pour la rendre très heureuse. Il l'aimait fort, si fort, Claire...

Claire était faite pour lui. Claire ne voulait pas de lui. Claire était provocante, Claire était obsédante avec ses paupières qui lui criaient Regarde comme je souris, regarde comme je suis belle quand je jouis.

Vincent aurait voulu imprimer ce regard, à vie. Se fondre en elle pour l'éternité, lui offrir la plus belle des vies. Il a serré les mains fort, si fort autour de son cou, et elle s'est endormie. Vincent était déçu, car elle ne souriait plus.

Alors Vincent cherche encore et toujours des femmes aux paupières lourdes. Il cherche à les séduire, il veut voir leur sourire... il veut serrer ses mains, il veut les voir mourir... Et elles partent rejoindre sa collection de femmes, et Claire qui n'a plus de paupières. Décomposées, depuis le temps.

Illustration : Wandrille

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07 avril 2008

Rémi

R_miInteraction avec d'autres entités humaines. Rémi rencontre des gens.

Il aime découvrir de nouvelles têtes, s'ouvrir à d'autres cultures, faire la connaissance d'amis d'amis, et puis d'amis d'amis d'amis...

Et dans la rencontre, Rémi a du succès. Sans être beau garçon, il est avenant, souriant.
Il a de la répartie, et se moque des autres gentiment comme il prend bien le fait que l'on se moque de lui.
Il est le premier à aller discuter avec la jeune femme un peu perdue dans une soirée - mais aussi avec l'homme qui ne connaît personne, vraiment, ce n'est pas pour draguer.   
On compte toujours sur lui, on sait qu'il "met l'ambiance". On l'invite partout Rémi, parce que vraiment, on l'apprécie !

Mais pour le revoir c'est toujours compliqué. Il travaille beaucoup, un peu overbooké. Il promet qu'on va se prendre un verre, un café, mais reporte et déplace, comptant que son interlocuteur va finir par oublier... ou se lasser.

Jusqu'à la prochaine rencontre, tout aussi éphémère, il gagnera du temps. Passe pour un type adorable, mais un peu trop sociable.

Il soupire discrètement, respire finalement. On y croit, à sa bonne volonté.

L'art de la rencontre, pouvoir de suggestion, c'est vraiment merveilleux. Un type normal, banal ? Rémi ne laisse jamais cette première impression. Rémi se sent creux... mais il fait illusion. Et renouvelle son stock de nouveaux amis à chaque occasion.

Image : Wandrille Leroy

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02 avril 2008

Une nouvelle note cette semaine (mais toujours pas de portrait) pour remercier tous ceux qui m'ont soutenue lors des présélections pour le Festival de Romans.

Grâce à vous, je gagne la médaille en chocolat !

Et oui, à onze voix près, je suis onzième du classement catégorie "Littérature/Fictions" et donc pas sélectionnée pour le jugement dernier.

Les portraits devraient reprendre dès lundi prochain, sauf grève inopinée dite "de la cuillère de bois" (autrement appelée "flemme" ou "week-end détente").

Merci encore à vous tous, et à très bientôt sur Trait Portrait.

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31 mars 2008

Exceptionnellement, cette semaine, il n'y aura pas de portrait.

En effet, aujourd'hui, j'aimerais attirer votre attention sur le Festival de Romans, dont les présélections sur vote du public (oui, comme la Star Academy), s'achèvent ce soir minuit.

C'est donc le moment ou jamais de voter pour ce blog si vous l'appréciez, voire même si vous l'appréciez beaucoup d'en diffuser l'adresse auprès de vos proches !

Merci, infiniment, pour votre aide.

__El__

banniere_trait

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24 mars 2008

Charles

Il est un Intellectuel, une grosse tête, comme on dit. Physicien de renom, il a, paraît-il, frôlé le prix Nobel. Il vit aujourd'hui avec sa femme une retraite paisible dont il s'extrait à l'occasion pour des interventions dans des colloques sérieux. Ses plaisirs sont sommaires : une bibliothèque immense, sa terrasse au soleil, quelques virées "musée".

Charles me connait depuis que je suis toute gamine. Déjà à cette époque, il m'effrayait. Et même quand on jouait à l'Ogre pour de rire il me faisait un peu peur pour de vrai. A table je n'osais rien refuser, moi pourtant si difficile, tant il m'impressionnait.

Adolescente, il m'a suivie de loin. Sans rien dire - on aurait pu prendre ça pour du désintérêt - mais m'observant toujours silencieusement.

Quand son meilleur ami est mort, je lui ai offert un bouquet de violettes. Ses fleurs préférées. A y repenser, c'est sans doute ce qui l'a le plus touché.

Il est sorti de sa réserve quand j'avais dix-huit ans, pour m'encourager. Il disait que je pouvais faire mieux, il voulait faire de moi Quelqu'un. Il m'a fortement poussée à passer des concours, il avait dit qu'il m'aiderait, et l'a effectivement fait.

Il a toujours vu haut, eu de l'ambition pour moi, sans mépriser mes doutes. Il a su me donner confiance. Il m'encourage à écrire - mais sait-il seulement comment j'écris ? Comme je l'admire terriblement, souvent je crains qu'un jour il ne réalise qu'en fin de compte je fais surtout très bien semblant.
Que je ne suis qu'un vulgaire imposteur...

Lui est brillantissime. Simplement.

Tout à l'heure j'irai lui présenter pour la première fois l'amour de ma vie. Venez à deux, m'a-t-il dit, je serai heureux de Le rencontrer. Alors bien sûr j'ai un peu la trouille parce que je sais que ses attentes sont à la hauteur de celles qu'il nourrit pour ses propres filles alors que somme toute, mon père à moi s'en fiche un peu de tout ça. Je sais aussi que tout se passera bien. Parce que mon homme, je l'aime et je l'admire également.

Tout à l'heure nous irons manger chez Charles et je mangerai de tout. Avant de passer à table, quand il m'invitera à m'asseoir dans le fauteuil des invités où je m'assois toujours, je penserai tout bas sans lui dire que décidément, je l'aime terriblement. Du vouvoiement respectueux dont je l'affuble depuis plus de vingt ans, je le remercierai encore, et cette fois, à mon tour, silencieusement.

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