28 avril 2008
Edith
Je ne suis pas folle vous savez. Elle est juste très sensible, et ressent pleinement les événements de ce monde. Elle pleure devant le journal télévisé le soir quand elle apprend des meurtres, des guerres, des tortures. Elle invite parfois des personnes assises sur le trottoir à venir manger chez elle, prendre une douche, et cela lui a même causé des ennuis quand elle s'est retrouvée délestée de son sac à main par l'un de ses "invités". Et quand les policiers lui ont dit que ça aurait pu être bien pire elle a simplement soupiré en songeant combien il était injuste que son hôte ait pu se montrer si mauvais à son égard. Mais elle a plusieurs fois recommencé juste parce qu'elle trouve que c'est bien.
Elle sent peser sur son dos toute la misère du monde et essaie comme elle peut de la supporter. Elle subit la violence quotidienne de chacun et sait percevoir le Bien ou le Mal dans ceux qu'elle croise. Son collègue Antoine tout le monde en disait du bien mais elle voyait ses griffes et ses dents de vampire et savait très bien le monstre derrière ce visage pour les autres souriant, et pour elle grimaçant.
Depuis cette fois où elle s'est mise à hurler quand il s'est approché d'elle elle n'est pas retournée au travail. Elle a soufflé à l'oreille du médecin ce don terrible qu'est sa sensibilité, il a simplement plissé les yeux et acquiescé. Elle, et c'est tout ce qui compte, n'y est jamais retournée.
Elle a d'ailleurs de plus en plus de mal à sortir. Quand elle passe sous un échafaudage il s'écrase sur elle, quand elle traverse la rue une première voiture la percute elle roule sur le capot l'automobiliste pile brusquement et d'autres voitures freinent mais trop tard et le carambolage s'étend jusqu'au rond-point de Paris et quand elle longe le canal elle glisse et tombe dans l'eau ou elle voit les mains d'autres qui se débattent elle voudrait sauter les secourir les sauver mais elle a peur si peur de l'eau il est facile si facile de se noyer.
Elle est tellement sensible... Je ne suis pas folle, vous savez.
21 avril 2008
Augustin et Geneviève
Mariage de raison disent certains. Il est certain qu'à vingt-sept ans, il était plus de temps pour Geneviève de se trouver un époux. Elle bien été fiancée, il y a quelques années : le prince charmant, avec la dot, s'est envolé. De son côté, Augustin ne cherchait pas de femme. Mais à force d'entendre sa mère lui répéter, il s'est dit que ça serait plus pratique pour tenir le foyer. Augustin est militaire et quand il rentre chez lui en France, il aime trouver des draps fraîchement repassés.
Geneviève, à force de jouer la femme, a fini par le devenir vraiment. Elle est belle Geneviève, depuis qu'elle attend un enfant. Augustin en Indochine, ce sont toujours les mêmes qui sourient, et supputent l'existence d'un amant en l'absence du mari.
Et quand il n'est pas là, on la voit rarement. Les rumeurs vont bon train quand on la croise le dimanche matin sa présence à la messe semble toujours suspecte, et le bébé grandit et Augustin est envoyé en Algérie.
C'est certain elle a un coquin, avec son petit garçon qu'elle garde à la maison c'est vraiment honteux, répètent à voix basse les voisins. Elle définitivement éveillée à la beauté, d'un vieil oncle une supposée fortune héritée, tant de chance ne peut faire que jaser.
En l'absence d'Augustin, toujours derrière les volets Geneviève reste cloîtrée...
Et quand on l'imagine recevoir des jeunes gens, Geneviève pense juste à celui qu'elle a appris à aimer tendrement. Les violences, les morts, elle sait bien que dans la guerre il n'y a ni gentil ni méchant. Elle pense à ces femmes de l'Asie de l'Afrique qui comme elles passent leur vie à attendre leur mari. Sans savoir jamais s'il rentrera vivant.
14 avril 2008
Vincent
Il aime les femmes aux paupières lourdes qui lui rappellent Claire et son regard. Il aime les femmes aux paupières lourdes, car lorsqu'elles esquissent un sourire elles deviennent alanguies et charnelles. Il aime les femmes aux paupières lourdes car il est persuadé de deviner exactement quelle est leur expression lorsqu'elle jouissent.
Claire était son premier amour, son unique, vrai amour. Claire souriait du coin des lèvres et sous ses paupières lourdes, il s'imaginait la caresser, si tendre, pour la rendre très heureuse. Il l'aimait fort, si fort, Claire...
Claire était faite pour lui. Claire ne voulait pas de lui. Claire était provocante, Claire était obsédante avec ses paupières qui lui criaient Regarde comme je souris, regarde comme je suis belle quand je jouis.
Vincent aurait voulu imprimer ce regard, à vie. Se fondre en elle pour l'éternité, lui offrir la plus belle des vies. Il a serré les mains fort, si fort autour de son cou, et elle s'est endormie. Vincent était déçu, car elle ne souriait plus.
Alors Vincent cherche encore et toujours des femmes aux paupières lourdes. Il cherche à les séduire, il veut voir leur sourire... il veut serrer ses mains, il veut les voir mourir... Et elles partent rejoindre sa collection de femmes, et Claire qui n'a plus de paupières. Décomposées, depuis le temps.
Illustration : Wandrille
07 avril 2008
Rémi
Interaction avec d'autres entités humaines. Rémi rencontre des gens.
Il aime découvrir de nouvelles têtes, s'ouvrir à d'autres cultures, faire la connaissance d'amis d'amis, et puis d'amis d'amis d'amis...
Et dans la rencontre, Rémi a du succès. Sans être beau garçon, il est avenant, souriant.
Il a de la répartie, et se moque des autres gentiment comme il prend bien le fait que l'on se moque de lui.
Il est le premier à aller discuter avec la jeune femme un peu perdue dans une soirée - mais aussi avec l'homme qui ne connaît personne, vraiment, ce n'est pas pour draguer.
On compte toujours sur lui, on sait qu'il "met l'ambiance". On l'invite partout Rémi, parce que vraiment, on l'apprécie !
Mais pour le revoir c'est toujours compliqué. Il travaille beaucoup, un peu overbooké. Il promet qu'on va se prendre un verre, un café, mais reporte et déplace, comptant que son interlocuteur va finir par oublier... ou se lasser.
Jusqu'à la prochaine rencontre, tout aussi éphémère, il gagnera du temps. Passe pour un type adorable, mais un peu trop sociable.
Il soupire discrètement, respire finalement. On y croit, à sa bonne volonté.
L'art de la rencontre, pouvoir de suggestion, c'est vraiment merveilleux. Un type normal, banal ? Rémi ne laisse jamais cette première impression. Rémi se sent creux... mais il fait illusion. Et renouvelle son stock de nouveaux amis à chaque occasion.
Image : Wandrille Leroy
02 avril 2008
Une nouvelle note cette semaine (mais toujours pas de portrait) pour remercier tous ceux qui m'ont soutenue lors des présélections pour le Festival de Romans.
Grâce à vous, je gagne la médaille en chocolat !
Et oui, à onze voix près, je suis onzième du classement catégorie "Littérature/Fictions" et donc pas sélectionnée pour le jugement dernier.
Les portraits devraient reprendre dès lundi prochain, sauf grève inopinée dite "de la cuillère de bois" (autrement appelée "flemme" ou "week-end détente").
Merci encore à vous tous, et à très bientôt sur Trait Portrait.
31 mars 2008
Exceptionnellement, cette semaine, il n'y aura pas de portrait.
En effet, aujourd'hui, j'aimerais attirer votre attention sur le Festival de Romans, dont les présélections sur vote du public (oui, comme la Star Academy), s'achèvent ce soir minuit.
C'est donc le moment ou jamais de voter pour ce blog si vous l'appréciez, voire même si vous l'appréciez beaucoup d'en diffuser l'adresse auprès de vos proches !
Merci, infiniment, pour votre aide.
__El__
24 mars 2008
Charles
Il est un Intellectuel, une grosse tête, comme on dit. Physicien de renom, il a, paraît-il, frôlé le prix Nobel. Il vit aujourd'hui avec sa femme une retraite paisible dont il s'extrait à l'occasion pour des interventions dans des colloques sérieux. Ses plaisirs sont sommaires : une bibliothèque immense, sa terrasse au soleil, quelques virées "musée".
Charles me connait depuis que je suis toute gamine. Déjà à cette époque, il m'effrayait. Et même quand on jouait à l'Ogre pour de rire il me faisait un peu peur pour de vrai. A table je n'osais rien refuser, moi pourtant si difficile, tant il m'impressionnait.
Adolescente, il m'a suivie de loin. Sans rien dire - on aurait pu prendre ça pour du désintérêt - mais m'observant toujours silencieusement.
Quand son meilleur ami est mort, je lui ai offert un bouquet de violettes. Ses fleurs préférées. A y repenser, c'est sans doute ce qui l'a le plus touché.
Il est sorti de sa réserve quand j'avais dix-huit ans, pour m'encourager. Il disait que je pouvais faire mieux, il voulait faire de moi Quelqu'un. Il m'a fortement poussée à passer des concours, il avait dit qu'il m'aiderait, et l'a effectivement fait.
Il a toujours vu haut, eu de l'ambition pour moi, sans mépriser mes doutes. Il a su me
donner confiance. Il m'encourage à écrire - mais sait-il
seulement comment j'écris ? Comme je l'admire terriblement, souvent je crains qu'un
jour il ne réalise qu'en fin de compte je fais surtout très bien
semblant.
Que je ne suis qu'un vulgaire imposteur...
Lui est brillantissime. Simplement.
Tout à l'heure j'irai lui présenter pour la première fois l'amour de ma vie. Venez à deux, m'a-t-il dit, je serai heureux de Le rencontrer. Alors bien sûr j'ai un peu la trouille parce que je sais que ses attentes sont à la hauteur de celles qu'il nourrit pour ses propres filles alors que somme toute, mon père à moi s'en fiche un peu de tout ça. Je sais aussi que tout se passera bien. Parce que mon homme, je l'aime et je l'admire également.
Tout à l'heure nous irons manger chez Charles et je mangerai de tout. Avant de passer à table, quand il m'invitera à m'asseoir dans le fauteuil des invités où je m'assois toujours, je penserai tout bas sans lui dire que décidément, je l'aime terriblement. Du vouvoiement respectueux dont je l'affuble depuis plus de vingt ans, je le remercierai encore, et cette fois, à mon tour, silencieusement.
17 mars 2008
Jean-François
Il suffoquait.
Il est sorti prendre l'air, chercher le soleil sur le pont
de la Concorde. A longuement contemplé les voies sur berge comme les vaches
regardent passer les train. Sa main a tressailli à quelques reprises, mais de
ces faux espoirs qui à chaque fois lui soulèvent le tripes ne sont nées que des
déceptions.
Canalisation d'égout crevée ou vent qui transporte les effluves de déchets, il s'est suis soudain retrouvé au cœur d'un nuage invisible et nauséabond. Il a
rentré le nez dans mon foulard en attendant que ça passe, mais ce n'est pas
passé. Il est resté sur le pont à regarder les voitures qui roulent trop vite
et les motos qui pétaradent, si près de lui, sur le boulevard Saint-Germain les
noires fumées des pots d'échappement, les sirènes stridentes des cars de CRS à
la file.
Il a baissé la tête et a observé au bord de la chaussée dans l'herbe fatiguée
les détritus, canettes de soda divers, bouteilles d'eau éventrées, emballages
graisseux. Il aurait voulu vomir ses entrailles pour apporter sa touche à
l'édifice immonde.
Le soleil brillait faiblement comme un néon fatigué. Il frissonnait sous le coup
des nausées, suait de froid, suffoquait d'angoisse. Soudain aveugle, la
vision de son propre corps désarticulé au pied du pont, un cliché de violence
insoutenable le ramène à la réalité en lui rappelant à quel point il es sujet
au vertige. Par un effort de volonté infini, s'arracher à l'image et à la
rambarde. Reculer de quelques pas. Reprendre sous souffle. Repartir, et faire
semblant d'oublier. Haut-le(s)-cœur, Jean-François !
10 mars 2008
Aurélie et Fred
Ils sont pour beaucoup un couple modèle, si ce n'est référence.
Ils se sont rencontrés à vingt-cinq et vingt-huit ans : différence d'âge idéale, lui plus âgé bien sûr, chacun avait déjà vécu. Et l'expérience en la matière, ils en sont persuadés, c'est important !
Ils a-dorent leurs boulots respectifs. Se moquent gentiment de leurs copains fonctionnaires mais pensent quand même qu'il s'agit de fieffés chanceux, pour ne pas dire paresseux, et plaignent par devant les consultants Faut-il être dingue pour bosser autant ?
Quant à leurs parents, ils les tiennent à parfaite distance, juste ce qu'il faut envahissants. Il strouvent que Thom et Marie exagèrent un peu à jouer les assistés (la belle-mère garde la petite et ils se font inviter en vacances tous les ans) mais trouvent ridicule la volonté farouche de Paul et Babette de ne rien accepter de leurs ascendants.
Très sociables, ils savent aussi - et heureusement ! - garder du temps pour eux. Ceux qui sortent tout le temps, c'est signe qu'ils ne s'aiment pas vraiment ! Et les autres qui ne sortent jamais doivent avoir une bien triste vie, se disent-ils d'un ton plus ou moins compatissant.
Ils adorent sortir entre amis. Refaire le monde en buvant du bon vin, jouer au poker jusque tard dans la nuit, partager tous ensemble, échanger, rigoler ! Après avoir trinqué à l'amitié éternelle, aux bons sentiments, ce qu'ils préfèrent encore, c'est rentrer à pas d'heure, bras-dessus bras-dessous.
Ils se glorifient d'avoir des amis si géniaux, et si différents. Enfin, entre celle-là qui manque décidément cruellement d'ambition, et cet autre si gentil mais un peu étroit d'esprit, ce qu'ils préfèrent encore, en rentrant, c'est se glorifier mutuellement d'avoir des amis, mais d'être quand même mieux qu'eux.
03 mars 2008
Florent
Au plus loin qu'il se souvienne, il n'a jamais été heureux. Il dit pudiquement de ses parents qu'ils ne sont pas des gens très gais. De son enfance, il n'a pas gardé d'ami. Aujourd'hui, il se sent deséspérement seul. Et objectivement, il l'est.
Il est vrai qu'à vingt-huit ans passés, il n'a jamais eu de petite amie, et que cela lui manque, logiquement. Il a bien une vague bande de copains, mais dont il n'a pas l'impression de faire réellement partie : un peu plus âgé que les autres, seul célibataire du groupe, il se sent toléré, pas désiré.
Il se croit invisible. Et pour certains, il l'est. Comme pour ces secrétaires, à son boulot, qui font la bise à tout le couloir, sans s'arrêter à son bureau pour lui dire bonjour. Et celles qui s'arrêtent ne font que lui serrer la main, comme s'il était porteur d'une dangereuse maladie. Invisible encore pour ces filles qui s'éclipsent d'une soirée en l'ignorant parfaitement : "bonne nuit les filles", disent-elles simplement en partant.
Il ne comprend pas. Il n'est pourtant ni laid, ni bête, ni méchant. Il manque juste cruellement de confiance en lui. Et partout où il va, il se sent de trop.
Bien sûr, il n'est pas parfait. Terriblement exigeant, voire parfois intolérant. Par manque d'expérience, par manque de contacts aussi avec des gens différents de lui, il est conduit à faire des généralités. Malheureux, il se cherche parfois des prétextes pour l'être encore plus.
Mais malheureux, il l'est déjà bien assez comme ça. D'un tempérament mélancolique, comme on dit pudiquement. En réalité, bouffé par son dégoût de la vie, ses T.O.C., ce psy à deux francs qui lui a dit "vous serez malheureux toute votre vie" alors qu'il n'était qu'un jeune adolescent. Évidemment, il a juré que c'était le premier et le dernier chez qui il mettrait un jour les pieds.
Et pourtant, il en aurait besoin. Il va tellement mal que sa santé physique, jusque là inébranlable, s'en ressent. Il est épuisé. Ressent des douleurs au coeur. Quand il m'en parle, j'ai l'impression de me revoir à mes heures les plus noires.
Il n'a plus la force. Il pleure des larmes aveugles, silencieuses, retire à plusieurs reprises ses lunettes pleines de buée pour les essuyer. Autour de nous, la soirée bat son plein, les cris joyeux, les rires, la musique vomie par l'ordinateur portable. Il parle tout bas, chuchote presque. Il me dit qu'il n'a plus la force. Il me dit qu'il ressent chaque jour davantage le poids de l'absence de son père.
Son père est mort en juin dernier. Son père s'est donné la mort en juin dernier. Et lui, lui qui n'a plus la force. J'ai envie de pleurer, j'ai envie de le prendre dans mes bras. Il ne veut pas, il est pudique, il a peur de la réaction des autres, autour. Je n'arrive à lui parler que par métaphores, je ne peux pas prononcer les mots de mort, de suicide. Je lui dis seulement qu'il y a des gens qui l'aiment et qui pensent à lui. Qu'il ne doit pas se laisser couler davantage. Qu'il ne doit pas faire de grosse bêtise. Je hais cette expression édulcorée de grosse bêtise.
Il m'aura parlé des heures durant. Le lendemain, il dira à l'hôtesse, une amie commune, que cette discussion lui a fait du bien. Je m'en veux d'être si loin de lui, de ne pas lui consacrer plus de temps, plus de pensées chaque jour. Il sait, je lui ai dit, que personne ne pourra faire le gros du travail à sa place. Que nous pouvons le soutenir, le secouer, mais qu'il se sentira très seul, alors même qu'il ne le sera pas.
Tu serais sans doute rassuré par mes larmes ce matin. Moins malheureux de savoir qu'on se fait du souci pour toi. De savoir qu'on a des sentiments pour toi. De savoir, dans le fond, que tu existes...
Je ne crois pas en dieu, mais en cette heure, je prie de toute mon âme pour que tu ailles mieux. Et que tu ne meures pas.
